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A propos de l'attrait qu'exerce George Bush sur les Américains
Selon les sondages les Européens voteraient massivement pour le candidat John Kerry. Mais sont-ils prêts pour une présidence Kerry?
pag Bruno Giussani
30 septembre 2004
Publié dans Le Temps
Pour une vaste majorité d'Européens (et de Suisses), l'attrait que George W. Bush exerce sur l'électorat américain reste un mystère. Ils ont de la peine à imaginer qu'il puisse être réélu président en novembre prochain. Comme l'ont montré deux études récentes menées par GlobeScan et par le German Marshall Fund, si c'était aux Européens de voter, le prochain locataire de la Maison-Blanche s'appellerait nécessairement John F. Kerry.
Pourtant, une seconde présidence Bush est fort possible. Probable même. La plupart des sondages indiquent que la compétition entre Bush et son antagoniste démocrate est serrée. Mais les chiffres ne peuvent capturer toute la complexité des émotions de cette saison politique aux Etats-Unis.
Lors de l'élection de Bush en 2000, l'Europe avait secoué la tête en constatant que les Américains, dans leur immaturité politique, avaient élu un fils à papa du Texas qui parsemait ses discours de gaffes et d'ignorance. Depuis, la commisération a fait place à l'hostilité. L'impopularité de Bush en Europe est aujourd'hui presque totale. Sa rhétorique du "avec nous ou contre nous", sa caractérisation des Etats-Unis comme seuls "porteurs de bien" dans le monde ("force for good") et son mépris pour la "vieille Europe" ont généré beaucoup de ressentiment. L'image dominante du président américain est celle du cow-boy à la tête d'une administration tragique. Comment les Américains peuvent-ils imaginer de le réélire? Lui offrir de les gouverner encore pendant quatre ans? Comment peuvent-ils ne pas voir les dégâts qu'il a infligés à son pays et au monde?

George W. Bush
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Petit inventaire: une guerre inutile, illégale et injustifiée. Les tortures à Abou Ghraib. Des menteries en chaîne. Une dette publique sans fond. La promotion des intérêts des pollueurs, des pétroliers et des riches contre ceux de l'environnement et des plus faibles. Les restrictions aux libertés personnelles et civiles. Le mépris pour les positions des autres pays. L'hostilité envers la recherche scientifique. Le messianisme appliqué au gouvernement. La militarisation furtive du pays. L'augmentation du nombre de chômeurs; du nombre d'Américains qui n'ont pas d'assurance maladie (15% de la population); du nombre de ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Pour la plupart des Européens, il est évident que George Bush est inepte ou dangereux (voire les deux). Comment se fait-il alors que la moitié des Américains - des gens normaux et tout à fait décents - se prépare à voter pour lui le 2 novembre prochain? Se pourrait-il que la réalité politique américaine soit différente de celle que les Européens croient apercevoir quand ils regardent par-dessus l'Atlantique?
Pour comprendre l'Amérique d'aujourd'hui, essayons deux anecdotes. La première: si on va sur le Web et qu'on tape redcross.org/shop, on arrive sur le site de la Croix-Rouge américaine. Pour 49,95 dollars on peut y commander une "trousse de survie" qui comprend un masque anti-poussière, du scotch, de la nourriture longue conservation, de l'eau potable, une petite radio, une lampe de poche, des batteries et une couverture. La trousse devrait permettre à un adulte de "survivre pendant trois jours". Il ne s'agit pas, répétons-le, du site d'un groupuscule millénariste, mais de celui de la Croix-Rouge américaine. Deuxième anecdote: l'autre jour, la compagnie aérienne Midwest Airlines a annulé un vol de Milwaukee à San Franscisco, en rappelant l'avion alors qu'il avait déjà quitté la porte d'embarquement, après qu'un passager eut découvert des notes manuscrites dans une langue "qui ressemblait à l'arabe" dans la marge d'une page du magazine de bord. L'avion et les bagages ont été inspectés mais rien n'a été trouvé. Les passagers ont passé la nuit dans un hôtel. Le texte manuscrit a ensuite été identifié, selon la porte-parole de la compagnie, comme "quelque chose de méditatif, une prière peut-être", écrite en farsi.
Obsédés par leur antipathie envers Bush, les Européens refusent de voir qu'aujourd'hui l'Amérique a peur. Les attentats du 11 septembre 2001 ont ouvert un nouveau chapitre dans la vie des Américains: ils se sont sentis agressés, ils se sont découvert une vulnérabilité inconnue auparavant et ils se méfient toujours davantage de l'étranger et de l'inconnu. Dans plusieurs pays européens, le terrorisme a été une angoisse quotidienne depuis des décennies mais n'a pas foncièrement modifié les habitudes quotidiennes ni les institutions. Aux Etats-Unis, le terrorisme est une "terrifiante nouveauté", selon la formule de l'historien Arthur Schlesinger, qui a poussé une grande partie du pays dans les bras d'un président qui a su trouver les mots pour la rassurer - même si, on le sait maintenant, la plupart de ces mots étaient pure fiction. On n'a pas fini de mesurer les effets du 11 septembre sur le psychisme collectif américain.
Bush et les siens ont contribué à attiser ces peurs pour des raisons électorales. Et l'aventure irakienne a indubitablement augmenté l'instabilité globale. Mais beaucoup d'Américains regardent le monde exploser autour d'eux (le drame des enfants de Beslan, les avions qui explosent en Russie et les bus en Israël et les voitures piégées en Irak et en Indonésie) et se disent que trois ans sans attentats au pays sont peut-être le résultat des choix de l'administration Bush. N'a-t-il pas dit, le président: "Nous attaquons les terroristes chez eux pour éviter qu'ils ne viennent chez nous"? Dans le doute, les électeurs prêtent une oreille favorable au slogan de sa campagne: ce n'est pas le moment de changer de cheval. Trop simpliste? La psychologie collective des pays en guerre a toujours été réductrice et favorable à ceux qui sont au pouvoir. L'Amérique de 2004 n'est pas une exception.
Bien que beaucoup de ce que George Bush dit soit inexact ou imaginaire, il touche les peurs des Américains et son discours résonne en réponse à ce sentiment de vulnérabilité inédit. John Kerry ne le fait pas.
Lors de la Convention républicaine, Bush a essentiellement dit: le 11 septembre a tout changé, et j'ai pris les décisions qui s'imposaient; trois ans après les attaques, nous voici à nouveau debout et confiants. Pendant la Convention démocrate, par contre, Kerry n'a fait que parler de ses quatre mois de service militaire au Vietnam: un conflit d'une autre époque, une blessure encore ouverte, et une guerre dont l'issue ne suggère pas aux Américains qu'ils vont gagner celles qu'ils mènent aujourd'hui contre le terrorisme et en Irak.
C'est pourquoi la moitié des Américains s'apprête à réélire George Bush.

John F. Kerry
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L'autre moitié incarne l'espoir des Européens. Il est intéressant d'observer comment, en Europe, on vit aujourd'hui une sorte d'état d'apesanteur par rapport à l'Amérique. La présidence Bush est souvent regardée comme une anomalie historique, une erreur de trois ans qui serait enfin corrigée en novembre avec l'élection de John Kerry. Après quoi la normalité dans les relations internationales serait rétablie.
Mais l'Europe est-elle prête pour une présidence Kerry? Il est vrai que le candidat démocrate a un style politique multilatéraliste et pragmatique. De plus, il connaît l'Europe: sa famille est d'origine tchèque; adolescent, il a étudié pendant une année dans une école privée en Suisse; il a passé ses vacances en France dont il parle la langue. Mais si son programme de politique intérieure diffère radicalement de celui de Bush, rien n'indique qu'une victoire de Kerry modifierait de façon significative la direction de la politique étrangère et de la politique de sécurité américaine, notamment au Moyen-Orient. Bien que la presse européenne tende à présenter Kerry comme une colombe en opposition au faucon Bush, les différences entre les deux relèvent de nuances de style.
Autrement dit, si Kerry devait gagner, la nouveauté ne serait ni un retrait des troupes américaines de Mésopotamie (il l'a déjà exclu à plusieurs reprises), ni une politique de coopération internationale consensuelle comme beaucoup en Europe se plaisent à imaginer. John Kerry a dit dans son discours à la Convention que, comme président, il allait défendre l'intérêt national des Etats-Unis sans hésitation, avec conviction et force (y compris militaire), et qu'il "n'allait pas soumettre la sécurité de l'Amérique au veto d'autres pays ou d'organisations internationales" (telles que l'ONU).
Par contre, il a laissé entendre à plusieurs reprises qu'il comptait demander aux Européens de "partager le fardeau", d'envoyer des hommes en Irak pour remplacer les soldats américains, et de participer au financement de la reconstruction. Il l'a dit encore la semaine dernière dans un discours à la New York University: "Le principe qui devrait guider la politique américaine en Irak aujourd'hui et à l'avenir est clair: nous devons faire de l'Irak la responsabilité du monde, parce que le monde a un intérêt dans l'issue [du conflit] et devrait en partager le fardeau." L'Europe qui voterait si massivement en faveur du candidat Kerry est-elle vraiment prête pour un président Kerry?
(copyright 2004 Bruno Giussani)
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